Sonia J. FATH
Accueil du site > QUI SUIS-JE ? > TEMOIGNAGES > Du capitalisme à l’humanisme et de l’humanisme à l’exclusion

Du capitalisme à l’humanisme et de l’humanisme à l’exclusion

vendredi 31 juillet 2009, par Sonia

… Ou comment survivre à mon exclusion sociale sans fin ?

Le tout débuta il y a longtemps, très longtemps. Je vivais à l’époque en Allemagne où j’ai fait mes études et où j’ai ensuite travaillé (exilée économique) ne trouvant pas de travail me convenant en France et plus précisément à Strasbourg.

J’étais traductrice technique, d’abord salariée, puis en profession libérale. Pendant ma période salariée, tout se passait bien, j’avais des collègues de travail et des amis et connaissances pour le soir ou le week-end. C’est avec la profession libérale que les choses ont changé. D’abord, les collègues n’étaient plus là, le bureau était vide, gai mais vide. Les deux tentatives de créer un "cabinet de traduction" avec des partenaires ont échoué. J’ai alors pris la décision de m’orienter vers de l’interprétariat social, pour la police, le tribunal, les mariages, l’hôpital afin de faire entrer un peu d’êtres humains dans ma vie, la traduction technique traitant de technique avec un appareil technique et un logiciel technique. A y réfléchir, je pense que c’est là qu’a commencé la transformation de ma vie. En tant qu’interprète, tant en contact direct avec des personnes défavorisées du fait de la couleur de leur peau, de leur langue maternelle, de leur handicap physique, j’ai automatiquement été amenée à réfléchir sur ce que j’observais. Aidée par une saine curiosité et la capacité de chercher des réponses aux questions que je me posais, je suis entrée peu à peu dans le milieu social avec lequel je n’avais pas de contact auparavant. Malgré une maîtrise de langues (je parle cinq langues) et un DESS de gestion d’entreprise, je voyais donc mon avenir dans un univers plus social qu’économique.

Devenir rangée ?

En 1996, j’ai été l’interprète de remplacement pour une collègue tombée brusquement malade. Je partais en car avec un groupe de décideurs ouest-africains de la formation professionnelle. La journée de remplacement s’est si bien passée que j’ai été reprise l’année suivante pour faire un mois d’interprétariat pour la fondation qui s’occupait de nouveaux décideurs ouest-africains. J’étais déjà à l’époque multilingue, et utiliser mes cinq langues, donc être au contact d’étrangers, comme je l’avais été pendant les études, me manquait beaucoup. La vie avait quelque chose d’insipide, d’autant plus que du côté de mes connaissances et ami/es, on devenait "rangé" en construisant une vie de couple avec enfants, voiture, bungalow et chien. L’opportunité de participer à des réunions avec des étrangers se présenta avec un club international organisé tous les jeudis soir par une association locale. C’était génial, je pouvais utiliser en un seul soir mes cinq langues apprises, mais surtout j’ai plongé dans un autre monde, celui des personnes de pays en voie de développement. Je n’étais plus seule chez moi, je voyais du monde.

Dans ce club, je fis la rencontre d’un sénégalais qui se détachait des autres par sa façon d’être. Nous avons fini par vivre ensemble pendant 8 mois, puis il du repartir dans son pays d’origine. Je décidais de le retrouver au Sénégal où je restais 3 mois en 97/98. Des expériences inoubliables m’ont fait créer une association (AWA – Aktiv für West-Afrika) dès mon retour. En 1998, je poursuivais les prestations d’interprétariat que j’avais commencées en 1995 pour m’ouvrir une autre voie que les seules traductions techniques. Au contact des Africains, je ressentis le besoin de réorienter ma vie dans un autre sens. J’avais lu des ouvrages d’Albert Schweitzer et réfléchi à ce que je souhaitais faire et surtout ne pas faire. Il en est sorti une transformation complète de ma vie vers une soumission à mes propres règles d’humanisme et de sobriété économique, le contraire de ce que prônaient les pays et les gens autour de moi, qu’ils soient allemands à l’époque ou français aujourd’hui, deux pays n’offrant plus qu’une totale décadence et un manque cruel de dignité humaine.

L’appel de l’Afrique

Fin 1999, l’appel de l’Afrique était si fort que je ne pouvais plus faire de traductions, je disais à l’époque que j’avais un pied en Allemagne, un pied en France, mais la tête en Afrique. Je cogitais et développais des projets en direction du Sahel, je ne pouvais donc assumer de faire d’autre part du mauvais travail de traduction du fait que ma tête était constamment ailleurs. Faire de bonnes traductions avait été le gage de ma réussite. Mais après le Sénégal, j’avais changé. Un rapide coup d’œil sur mon compte en banque me révéla que je pouvais tenir pendant quelques temps sans recettes. Je décidais de faire du changement du millénaire le point de départ du changement de ma vie. J’essayais, pendant la première année d’action dans l’humanisme (faire passer toujours les relations humaines avant les relations financières) d’obtenir de courtes missions humanitaires ou sociales afin de financer ma vie. En vain. Je comptabilisais ainsi la première année d’humanisme au rayon des expériences. Néanmoins, les résultats chiffrés (538 euros de revenus par mois) montraient qu’il fallait réagir. Je redoublais d’efforts, mais fin 2001 toujours rien, résultat : les revenus chutèrent à 19,66 euros par mois. Mais vu qu’il restait encore des réserves, après avoir visité le Sénégal, je voulais visiter le Burkina Faso et m’envolais en janvier 2002 vers le pays où je rencontrais un partenaire, auteur de romans pour la future ALBA NIGRA – Editions & Traductions Sarl. Cette fois-ci, 5 semaines de voyage d’études devaient suffire, et une fois de retour, je préparais les cartons pour retourner définitivement en France.

1er mai 2002, pas de manif pour le travail, mais du rangement de cartons. J’ai mis un an à me réhabituer à la France que j’avais quittée après le bac, un an pour me sentir à nouveau quelque part chez moi. L’année 2002 se solda par 0 (zéro) revenus. Les caisses étant maintenant vides, je me décidais à m’inscrire à l’ANPE. Comme je n’avais pas droit aux Assédic, mais que je n’avais pas de ressources je suis tombée au RMI. Mais ceci n’était pas une raison pour moi de retourner au capitalisme meurtrier des petites vies et de faire des traductions côté français maintenant. Les convictions, quand ça vous tient, ça ne vous lâche plus. Ce sera tout ou rien.

2003, 2004, 2005… les années au RMI passent et ne se ressemblent pas. Au RMI, on signe un contrat d’insertion avec l’Etat. Très drôle, puisqu’il n’est nullement question d’insérer, mais uniquement de faire semblant. Je soumets plusieurs projets pour créer mon emploi : tous refusés, le refus le plus marquant c’est de M. Pierre ROTH de France Active qui me dit, alors que je lui présente le projet d’une coopérative franco-sahélienne "ici, c’est l’Alsace d’abord". Dégoûtée que j’étais en tant que citoyenne du monde, je sortis au plus vite. A force de tourner en rond dans ce pays du mépris de l’humanisme, à chercher de nouvelles solutions, je tombe sur le contrat d’avenir, encore un nom idiot puisque de l’avenir, il n’y en a point. Je démissionne de mon poste de présidente de ICEA, l’association française qui reprend la suite de celle d’Allemagne et nous signons avec mon ami Charles, nouveau président et dorénavant mon "chef" un contrat d’avenir sur 2 ans, subventionné à 90% les 6 premiers mois, 75%, les six mois d’après et 50% l’année suivante. Le salaire mensuel au SMIC pour 26 heures de travail hebdomadaires (je fais le double, mais peu importe) se monte à 693,94 euros. Mais l’association ne peut me verser ce salaire que si je lui verse 155 euros par mois de subventions de mon propre porte-monnaie. Au bout de 9 mois de subventions, j’en ai assez de voir mon porte-monnaie vide et le refus de nous aider dans les projets. La société me dégoûte de plus en plus, l’indifférence des gens envers moi et mes problèmes me pousse à mépriser et détester certains au point que je suis incapable de leur demander quoi que ce soit même au prix de ma vie.

Créer une SCOP ?

En 2004, la SARL ALBA NIGRA est enregistrée, mais mes associés ne font rien et me laissent tout le travail, résultat : elle coule. Notre banque, le Crédit Mutuel, ne nous soutenant pas plus que le strict minimum. Notre histoire est racontée sur Internet, mais depuis le changement de serveur chez notre hébergeur, le site de l’entreprise qui devait devenir une SCOP ne fonctionne plus et pas moyen de le remettre en marche. J’assiste, impuissante, à la destruction de mon travail développé pendant des années. C’est ça, l’autre monde possible dont j’entends si souvent parler ?

En mai 2006, je tombe sur un magasin de commerce équitable à sauver, je m’implique corps et âme et en octobre 2006, tellement prise par les problèmes de sauvetage du magasin La Cédraie, j’oublie de me verser mon salaire d’avenir. De toute façon, il n’y a plus rien ou presque sur le compte vu qu’il servait aussi à faire les achats intermédiaires afin de faire perdurer le commerce équitable qui existait dans ce lieu depuis 1999. En février 2007, depuis plusieurs mois sans salaire, mais les versements de subvention continuant, je prépare ma lettre de licenciement économique et la fais signer par mon président. Je me réinscris aux Assédic, cette fois-ci mes 9 mois de travail me donnent droit à des allocations de chômage, mais début septembre 2007 je n’ai encore rien vu mis à part la lettre du CNASEA m’invitant à rembourser le trop-perçu de subventions. Je suis inscrite à l’ANPE, mais pas suivie, j’ai trois offres d’emploi auxquelles je dois répondre, mais je n’en ai pas le temps, l’une, du reste, ce n’est vraiment pas pour moi, le domaine des enfants ! Les deux autres me feraient entrer à nouveau dans ce qu’ils appellent l’insertion dans le monde du travail, comme si je n’avais rien fait pendant toutes ces années. J’enrage parfois d’avoir tant travaillé, sans vacances, sans arrêt maladie, sans samedi-dimanche et de n’avoir eu comme reconnaissance générale que l’exclusion pour délit d’humanisme.

Nous sommes en juin 2007, entre-temps, je me suis lancée dans l’aventure des législatives avec la FEA, j’ai encaissé un mauvais résultat, mais souhaite poursuivre ma politique citoyenne. Par ailleurs j’ai eu une lettre de relance des impôts car je n’avais pas rendu les dossiers ni pour ICEA, ni pour ALBA NIGRA, et pour AKORDI c’est heureusement en décembre la fin du premier exercice. Avec le stress quotidien de la montagne de travail mais aussi dû à la solitude que m’impose la société, où plus personne ne prend soin de l’autre, j’avais complètement oublié que l’échéance des impôts est fin avril et pas fin juin, ce dont j’étais persuadée. Je n’avance pas, car toute la semaine 25 j’ai eu la visite du partenaire burkinabé de AKORDI coop, impossible de faire quoi que ce soit d’autre. Et je lui devais bien cela si déjà il arrivait presque sur un chantier.

Cela fait depuis longtemps que je n’ai plus de voiture, vendue à l’association ICEA, mais celle-ci ne peut payer sa réparation, personne ne veut faire de dons, donc je ne peux l’utiliser en payant les frais, je ne suis pas mobile. Je me sens un peu perdue avec tous ces problèmes… Non, il n’y a pas de famille aidante, pas d’amis, et les bénévoles de ICEA et de AKORDI, ils viennent quand ils en ont envie, ce qui est en général pas quand on a besoin d’eux. S’il y avait un petit reste d’humanité dans ce pays, je ne serais pas dans cette situation dramatique où je ne vois absolument personne, ne parle à personne et déprime tous les quinze jours ! Et cela fait 7 ans, et près de 9 mois que ça dure.

AKORDI perd une bataille

Fin mars 2007, nous avons dû sortir du magasin La Cédraie, j’étais accusée en personne et en tant que PDG de la coopérative AKORDI d’occupation illicite et de résistance abusive parce que nous avons essayé de convaincre le potentiel repreneur du magasin suite à la liquidation de La Cédraie de nous le laisser. Après une sommation de quitter les lieux arrivée un vendredi (on ne peut déménager un magasin en deux jours et je ne savais d’ailleurs pas où aller), nous avons été accusés. Comme selon la loi française, notre occupation était illicite, mais que selon le bon sens, elle était justifiée pour promouvoir le commerce équitable, nous avons été chassés par le tribunal et sommes allés nous réfugier pour trois mois chez MIJARA jusqu’à la liquidation de ce magasin.

Le 20 août 2007, le magasin MIJARA, deuxième magasin de commerce équitable indépendant de Strasbourg a coulé, liquidation judiciaire, par manque d’aide. En Alsace c’est la guerre économique, les grandes surfaces occupent 80% des parts de marché et on voudrait nous coller un centre commercial en plein centre de Strasbourg. Nous disons NON ! ! ! Mais les capitalistes sauvages et sans conscience s’imposent encore une fois.

Au bout de trois mois d’inscription à l’ANPE, je suis convoquée. Je n’ai évidemment pas d’emploi et je ne souhaite pas en chercher, j’ai un stock de 10.000 euros de produits équitables à vendre. Par miracle, l’agent qui me connaissait de mon premier passage en 2003 et qui connaît un peu mes difficultés me propose l’un des derniers contrats d’accompagnement dans l’emploi. Je suis salariée, chef de mission de ICEA, depuis le 24 septembre 2007 pendant 24 heures par semaine pour 877,75 euros mensuels bruts. Cette fois, il faut compléter 20% du salaire par les recettes de la vente du véhicule de l’association à une entreprise amie et par les marges des produits du commerce équitable que AKORDI nous laisse en dépôt-vente. Mais comme le bouche à oreille ne fonctionne plus dans notre cas, personne ne vient à la boutique-garage que j’ai ouverte pour ICEA dans mon garage privé à l’arrière de la copropriété (très passant comme zone !).

Mais ma tête n’arrête pas de penser et ainsi elle a cogité un nouveau moyen de distribution. Les petits commerces traditionnels indépendants. Je leur demanderai, dans le cadre de la signature "Cœur & Raison" s’ils veulent bien vendre quelques-uns de nos produits sans marge afin de soutenir mon emploi. Et je recrute des ambassadrices et ambassadeurs bénévoles du commerce équitable.

Fin juillet 2009, personne ne travaille avec moi, donc les idées créatrices que je développe restent lettre morte, le projet des petits commerçants a également été massacré par le système. PESM liquidée, ALBA NIGRA liquidée, AFAMI liquidée, AKORDI liquidée. Comme je les méprise tous ces gens qui soutiennent le système sans partage.

Je suis lasse de cette bagarre incessante contre l’indifférence, le capitalisme destructeur des vies, et l’égoïsme mais cela me donne visiblement aussi la force de trouver toujours quelque chose de nouveau pour réagir !

Je vis ce que je raconte et je raconte ce que je vis ! Que cela plaise ou non, c’est la vie qu’on me force à mener, pas celle que j’ai choisie.

Hasta siempre ! Adelante
Sonia J. FATH

A la recherche d’humanité dans un monde dominé par l’argent qui fait disparaître l’humanité.

2 Messages de forum

  • Tout cela est tres juste mais aussi tres triste ! la machine a depuis bien longtemp pris le controle, le materialisme et sa décadance on pris le pas sur l’humanisme et le pire dans tout sa c’est que tout le monde s’en tape completement ! les gens trouvent sa presque normale de ce faire écraser par un systeme pyramidal qui plus est toujour plus sombre et injuste. Le 21eme siecle n’est pour moi rien d’autre que le reflet ainsi que le fruit du règne des puissant de ce monde, qui il faut bien l’admetre semble tout droit sortie de l’enfer ! l’homme riche ou puissant déstructeur et sa cabale maléfique pour un seul et meme but .. LE TOTAL CONTROLE DU MONDE ET DE CES PEUPLES .

    Répondre à ce message

  • Je comprends votre désarroi. Courage et bravo pour votre parcours atypique, même s’il n’est pas clairsemé de roses...

    Répondre à ce message

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0