Le début se trouve sous : Bilan d’une demi-vie – Nécessité de changement
Fascination de l’Afrique
Au cours de mes deux contrats d’interprétariat pour le compte de la Fondation Allemande pour le Développement International qui avait invité des décideurs ouest-africains à faire connaissance avec le système allemand de la formation professionnelle, j’avais remarqué qu’il m’était donné d’avoir des relations privilégiées avec les Africains qui me sont beaucoup plus proches que les gens qui m’entouraient en Allemagne. Dès lors, il devenait incontournable d’essayer de trouver une occupation qui me rapprocherait de l’Afrique. Les contrats d’interprétariat avec la fondation pour laquelle il m’arrivait de travailler ne suffisaient pas pour me faire vivre pendant l’année. Il me fallait trouver d’autres sources de revenus tout en essayant d’y trouver un rapport quelconque avec l’Afrique. Mais avant cela, je décidai de répondre à ce besoin irrésistible qui me conduisait vers ce continent et je vidai mon appartement de 3 pièces que j’avais occupé pendant quatorze ans et qui, à la longue s’était transformé en boulet à mon pied. Fin novembre 1997, je m’envolai enfin vers le Sénégal pour aller au fond des choses.
La transformation après l’Afrique
Trois mois en Afrique, cela ne laisse pas indifférent. On a vraiment le temps de voir suffisamment de choses pour se faire une idée. On a le temps de réfléchir à sa propre vie, à son rôle dans la vie, au sens de la vie, à la situation dans un pays sous-développé et à notre façon de vivre dans notre société occidentale actuelle.
J’ai vu des choses choquantes, mais aussi des choses qui me montrent clairement que notre façon de vivre nous conduit tout droit à notre perte. Moi-même me mouvant dans la vie en personne seule, j’en ressens nettement les répercussions. Personne n’a le temps, tout le monde s’indiffère, les gens n’ont qu’une seule chose en tête : l’argent, l’argent, l’argent. Le stress, les contraintes de la société sont constantes. Les mots solidarité, communauté, partage semblent vides de tout sens. Les gens n’arrêtent pas de se plaindre que la société se dégrade, mais pas un seul moment l’idée ne leur passe par l’esprit que la société dans laquelle ils vivent, c’est bien la société que nous nous sommes créée par nos attitudes et notre comportement, ils en sont donc responsables tout autant que moi. Les politiciens que nous avons, sont ceux que nous avons votés. Nous n’en méritons pas d’autres. Les conditions de vie que nous avons sont celles que nous nous sommes forgées. Si on a des enfants et qu’on les laisse traîner dans la rue ou devant la télé au lieu de s’occuper d’eux, il ne faut pas s’étonner que l’on retrouve des gribouillis partout sur les murs. Ce n’est que leur moyen de s’exprimer dans un monde qui n’est pas le leur.
Je n’ai pas voulu d’enfant, parce que je me sentais pas en mesure de mettre ma vie à leur disposition. Perfectionniste de nature, je n’aurais pu accepter de faire les choses à moitié, travailler et élever des enfants. Trop d’enfants et de jeunes adultes se promènent de par le monde alors que leurs parents n’ont pas une seule minute réfléchi à ce que cela signifie que d’avoir des enfants, aux responsabilités que cela entraîne, que l’on s’engage pour une vingtaine d’années et que la vie tout entière change brutalement. J’ai réfléchi à tout cela et le résultat est que pour moi, il valait mieux ne pas en avoir. D’ailleurs, j’entends souvent dire que les enfants sont là pour aider les parents dans la vieillesse, mais je vois énormément de parents seuls et d’enfants vivant à l’autre bout du monde !
Autrefois, je ne me posais jamais de questions sur la mort, l’éthique, les valeurs, la morale, la politique. Depuis mon séjour en Afrique, et surtout depuis que j’ai habité à côté du cimetière, ces questions sont devenues bien plus pressantes, voire incontournables. Souvent, ce que je vois à la télé ou ce que je lis dans les journaux ne provoque en moi qu’un vrai dégoût. Ce mépris, cette indifférence généralisée m’horripilent. Et parfois j’ai envie de réagir, j’ai envie de crier combien ils me dégoûtent tous ces gens qui ne pensent qu’à eux, qui s’en mettent plein les poches et n’en ont jamais assez. Peut-on vivre heureux et tranquille lorsque l’on ne pense qu’à soi ? Je ne sais pas. J’ai fait d’autres expériences. Mes revenus aisés ne m’ont pas apporté le bonheur. Par contre j’ai appris que la plus grande satisfaction que j’éprouve ces dernières années c’est quand je peux aider quelqu’un d’autre à résoudre un problème, lorsque je peux partager mon savoir-faire avec d’autres. C’est ce qui m’avait poussée à créer l’association AWA - Agir pour l’Afrique de l’Ouest, le prédécesseur de ICEA - Initiatives Citoyennes Europe-Afrique qui existe ici.
Mon séjour en Afrique m’a permis de comprendre que si nous avions vraiment aidé les pays sous-développés à améliorer leur situation au lieu de poursuivre l’esclavage des temps anciens par l’exploitation néo-colonialiste, si nous avions construit là-bas une classe moyenne forte au lieu d’expédier des millions de francs à des gouvernements corrompus sans en surveiller l’utilisation, si nous avions été des modèles d’humanité et de respectabilité au lieu de montrer aux dirigeants comment se servir impunément dans les caisses de l’Etat et ainsi dans les poches des populations, nous aurions maintenant de nombreux marchés pour nos divers produits hypersophistiqués, nous aurions des échanges commerciaux dignes de ce nom, et le chômage à coup sûr n’atteindrait pas les chiffres actuels, peut-être qu’il n’existerait même pas en tant que tel. Nous aurions pu, si nous avions voulu, car presque tout est une pure question de volonté. Si nous avions réfléchi à ce que nous faisons à notre monde et à celui des autres, comme elle pourrait être belle notre planète. Je nous trouve minables, absolument misérables. J’ai honte, tellement honte de tous ces gens qui pensent que l’Afrique et les pays sous-développés sont loin, mais qui tous les jours vivent à leurs crochets. Tous ces gens qui se plaignent haut et fort de futilités qui les concernent, mais qui ne font absolument rien pour faire évoluer les choses, qui ne font preuve d’aucun engagement. On ne peut pas attendre de moi que je les respecte. Ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes.
Ayant donc constaté que presque tout va mal de par le monde, mais que théoriquement j’ai encore environ 40 ans à porter mon baluchon avant de passer l’arme à gauche, et j’espère bien les passer dans des conditions qui me plaisent à moi, j’ai décidé de m’activer pour faire changer les choses autour de moi et dans la mesure de mes possibilités, j’ai commencé à réagir. Ceux qui ne veulent pas être envahis par les personnes des pays que nous avons volontairement maintenus dans le sous-développement, qu’ils soient d’Afrique ou d’ailleurs, n’ont qu’à réfléchir à leur part de responsabilité et comment les aider pour améliorer leurs conditions de vie.
Dans les milieux instruits, il est évident que les pays industrialisés et les pays sous-développés ont besoin les uns des autres. Chacun de son côté ne peut survivre seul. Dans les pays industrialisés, nous évoluons à une vitesse fulgurante de technologie et d’industrialisation sans même remarquer que nous courrons à tombeau ouvert à notre perte. Les pays du sud, par contre, avancent à pas d’escargot dans leur évolution, de sorte qu’il y a un abîme de développement entre les deux continents.
J’ai décidé d’être du côté des Africains, solidaires avec eux et tous les pays sous-développés, on me le reprochera, je sais, parce que je suis une blanche, et je trouverai cela absurde, car je suis profondément consciente que je n’ai absolument rien fait pour naître blanche en France. J’aurais parfaitement pu naître dans n’importe quel pays sous-développé avec n’importe quelle couleur de peau. Il en va de même pour n’importe qui. Et alors ? Alors j’aurais bien sûr tenté ma chance là où j’aurais pensé trouver ma place au soleil, je serais bien sûr allée dans un pays riche ou industrialisé qui puisse mieux répondre à mes aspirations de développement et de vie humaine digne, ce qui est le droit le plus naturel de tout être humain (Actuellement, je ne peux plus associer pays industrialisé et vie humaine digne). Mais je suis bien allée en Allemagne en 83 parce que je n’ai pas trouvé de travail là où je voulais en France, à savoir dans une organisation internationale sur Strasbourg !
Par ailleurs, ma façon de vivre m’a permis de développer mes facultés intellectuelles. Je me dois de ne pas les laisser se gaspiller. Je suis responsable de ce qui se passe, pour moi et pour les autres. Ne rien dire, c’est accepter que le mal ait lieu. Je veux être un être humain humaniste, un « homo sapiens conscientia » digne de porter ce nom et pas un polichinelle consommateur et esclave de l’argent. C’est de là que je tire mon devoir d’aider ceux qui ont moins de chance que moi.
Ce sont des découvertes qu’il m’a été donné de faire au fil des années. C’est sans doute le genre d’expériences que l’on doit faire soi-même, personne ne peut les faire pour nous. Elles ne seraient pas réelles, car pas réellement vécues et on se refuserait à y croire. Et mes expériences avec les autres, depuis mon retour en France, me montrent bien que j’ai raison. Tous mes efforts de communication dans leur direction me semblent vains.
Ma vie est dure, mais ce que j’aime dans cette vie, c’est l’immense chance que j’ai de rencontrer tant de personnes si différentes et souvent si fascinantes. J’ai développé un besoin vital de ce bouquet de cultures pour survivre et me sentir bien. C’est lui qui permet à mon potentiel de se développer. Dans un cadre étroit, il serait condamné à se dessécher.
J’ai trouvé en Afrique tout ce que je cherchais en vain en Europe : le respect, la dignité, la responsabilité et surtout l’hospitalité. Si c’est encore là, je ne le vois pas. Voilà pourquoi j’aime l’Afrique car là-bas, je le vois et le sens. D’ailleurs, je pense que l’Afrique est vraiment quelque chose de très spécial. On aime ou on n’aime pas. Mais quand on aime, c’est de la passion. On dit que c’est comme un virus qui s’installe en vous. On n’arrive plus à s’en débarrasser, même si on essayait. Depuis que je le vis, j’en suis convaincue. Pourquoi est-il si difficile d’accepter les différences des gens ? La vie est tellement plus riche d’expériences ! En Allemagne, être différent, c’était un problème et ça l’est encore. Pour moi, la différence est positive et je la cultive. Dans l’image que l’on me renvoie parfois, elle est négative, c’est la base de tous les conflits.
En lisant, il y a quelques années déjà, la biographie de mon célèbre compatriote Albert Schweitzer, j’ai découvert ces quelques lignes qui me dépeignent si bien.
J’ai le droit de sortir du cadre - si je le peux.
Je souhaite avoir des chances, pas la sécurité.
Je ne veux pas être un citoyen alimenté, humilié et insensible, parce que l’Etat me prend en charge.
Je veux faire face au risque, me languir de quelque chose et le réaliser, faire naufrage et connaître des succès.
Je récuse de me faire acheter mon propre entrain avec un pourboire.
Je veux plutôt faire face aux difficultés de la vie que de mener une vie protégée ;
Plutôt sentir la tension fébrile de mon propre succès que le calme plat des utopies.
Je ne veux ni rendre ma liberté contre des bienfaits,
ni ma dignité contre des dons charitables.
J’ai appris à penser par moi-même, à regarder le monde en face et à affirmer, ceci est mon œuvre.
Tout cela est compris dans la phrase : « Je suis un être libre. »
Albert Schweitzer (1875 - 1965)
C’est sûr, c’est dur de suivre ma voie, mais c’est pour moi la seule solution. Et en plus, elle recèle en elle la seule certitude de pouvoir connaître des exaltations sans commune mesure avec ce que peut offrir une vie traditionnelle dans le monde d’aujourd’hui.
Je terminais alors ce bilan avec la question : Comment évoluer pendant les prochaines années ? A laquelle je répondis : En raison du stress qu’occasionne le travail en indépendante dans le cadre de la globalisation des marchés et d’un monde où les repères ont disparu, il me semble primordial de fixer les miens et de vivre une vie qui me procure plus de plaisir que de frustrations. Les contacts que j’ai avec l’Afrique et les pays du sud me montrent que je suis une personne qui a beaucoup à donner et à faire partager. Ce n’est pas l’image que me renvoie l’Allemagne qui trouve mes idées fantasques, sans espoir, irréalisables. Quel manque total de créativité et d’engagement. Pauvre Allemagne. Et malheureusement, je fais en Alsace exactement les mêmes expériences qu’en Allemagne. Et je me dis qu’il était vraiment temps qu’Alter-France naisse et se développe.
Sonia J. Fath
