Sonia J. FATH
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Bilan d’une demi-vie

Nécessité de changement...

lundi 19 juillet 2010, par Sonia

Le 8 juillet 1998, je fêtais mon quarantième anniversaire et je me considérais ainsi arrivée à la moitié de ma vie. Avec une espérance de vie d’un peu plus de 80 ans pour les femmes de ma génération en Europe de l’Ouest, j’en étais donc réellement arrivée à la moitié de ma vie. Temps de faire un bilan.

Portant mon regard sur le passé, j’ai alors pu constater que ma vie, ces dernières années, n’avait rien d’habituel et encore moins de facile. Encore aujourd’hui, elle est en pleine mutation. Comparée au monde qui m’entoure, et je pense là réellement au monde entier qui traverse de gros bouleversements à la fin de l’ancien et en ce début de nouveau millénaire, ma vie, elle aussi, n’a rien d’un long fleuve tranquille. Mais ce n’est d’ailleurs pas ce que je recherchais et encore moins ce à quoi j’aspire, encore aujourd’hui.

En passant en revue mon passé, je me suis rappelée qu’un jour, alors que je vivais encore en France, je devais avoir environ 16 ans et je me tenais debout près de l’escalier d’accès à la maison de mes parents. Une idée subite me traversa l’esprit. Elle me disait : « Soit, tu vas mourir jeune, soit tu vas avoir une vie inhabituelle. » Et à 40 ans passés, je devais alors constater que je n’étais pas morte jeune, du moins pas ce que l’on appelle jeune dans notre culture, mais qu’au contraire ma vie devenait de plus en plus inhabituelle. Automatiquement, la question suivante s’imposait :

Pourquoi ma vie n’a-t-elle rien d’habituel ?

Ce n’est pas évident à voir, de l’extérieur, mais c’est frappant lorsque l’on me connaît bien. Un jour, alors que j’étais encore toute petite, j’ai entendu mes parents dire que j’étais censée être un garçon. Bien que l’on n’ait pas dû me le répéter plus de deux ou trois fois, j’ai sans doute fortement intériorisé ces quelques mots. En plus, au fil de ma croissance et de mon éducation, l’observation de mon environnement m’avait nettement révélé que les garçons avaient des privilèges que les filles ne connaissaient pas. J’avais sans doute l’impression de n’avoir de valeur que si j’étais un garçon. Par conséquent, j’ai adopté, au fil des années, des comportements plutôt masculins. C’est ainsi que je m’explique le fait que je voulais absolument scier un fer en U dont mon père avait besoin alors que je devais à peine avoir 10 ans. Je voulais montrer de quoi j’étais capable et sans casser la lame de la scie. Au retour des parents, la pièce trônait sur une nappe posée sur la table de la salle à manger et moi, petite fille, j’en étais fière à presque en éclater.

Je constate aujourd’hui qu’instinctivement je suis souvent à la recherche de telles expériences, des défis à relever et à surmonter. Bien sûr, les échecs ne sont pas inexistants, mais je ne les considèrent plus comme des échecs, mais comme un défi de plus à relever et en plus ils me rendent visiblement encore plus forte.

Lors de mon adolescence, au moment où les parents et la société commencent à pousser les jeunes filles dans un rôle de mère et de femme au foyer (trop souvent encore aujourd’hui), je devenais de plus en plus rebelle envers mon milieu, pour finir par fuir la maison familiale que je considérais trop contraignante, vers la liberté des études à l’étranger.

Mais passons d’abord par le lycée. Pendant cette période, j’étais plutôt restée confinée avec les filles, car j’étais du genre un peu renfermée et discrète, et je ne voulais pas me battre pour être acceptée par les garçons.

Au fil des années en Allemagne, je me suis rendue compte que les activités et surtout les conversations des hommes me convenaient bien plus que celles des femmes. Je me souvenais aussi qu’en classe de troisième, j’aurais bien aimé faire de l’architecture, métier encore fortement masculin, mais une fois arrivée au bac, mes connaissances en physique qui, à l’époque devaient être bonnes pour de telles études, m’ont montré que je ferais bien de me concentrer sur une chose pour laquelle j’avais vraiment du talent : les langues.

Pendant les études à Heidelberg et plus tard au cours de mes activités professionnelles, j’étais bien plus fréquemment entourée d’hommes que de femmes. La part masculine en moi occupe sûrement une place bien plus importante que pour la moyenne des femmes. Et je suis souvent très peinée de voir jusqu’où les femmes peuvent aller pour ne pas s’assumer.

Au cours de mes activités professionnelles, j’ai dû me rendre à l’évidence que parler couramment plusieurs langues (cinq au total), par une définition dont on ne sait d’où elle vient, était l’équivalent d’un métier purement féminin qui ne valait pas grand-chose à côté d’un métier d’ingénieur. C’était une pilule difficile à avaler au bureau d’ingénieurs-conseils où j’étais traductrice, et bien souvent je me suis rebellée. Encore aujourd’hui, n’importe qui parlant plus ou moins bien des langues étrangères peut se présenter comme traducteur-interprète, il n’y en a que trop qui ne s’en privent pas, car ce titre de profession n’est nullement protégé. Voyant, au cours de mon travail, que ma formation ne me permettrait pas d’évoluer et surtout qu’à la longue, elle manquerait cruellement de fantaisie, j’ai souhaité passer au secrétariat de la même entreprise afin de diversifier mes activités. Après deux ans à ce poste au contact avec un chef dont les capacités de gestion et d’encadrement du personnel laissaient fortement à désirer, j’ai donné ma démission. Une opportunité de travail avec un chef français dans un milieu anglophone, les gros systèmes informatiques, m’a conduit à passer dans une autre entreprise, encore une fois à dominante fortement masculine, les femmes étant confinées aux métiers subalternes de secrétaires et activités similaires.

Mon travail, intéressant par ses nouveautés (support de ventes, commerce) perdit assez rapidement de son attrait, car il ne me permettait plus les contacts avec les pays lointains et exotiques qui me passionnaient. En septembre 1991, je saisi une occasion pour reprendre des études. Suite à une annonce découverte par hasard dans un journal allemand, je posai ma candidature pour une année post-universitaire de gestion des entreprises européennes. Je passais quatre mois à Poitiers et 4 mois à Barcelone, plus trois mois de stage à la MAIF (Mutuelle d’Assurance des Instituteurs en France) à Niort. J’avais 34 ans et j’étais persuadée que cette année me permettrait de professionnaliser mon curriculum vitae en ce sens que des langues combinées à la gestion sont indubitablement un atout fort.

Malheureusement, après un temps superbe à Poitiers, aussi bien au niveau de la formation qu’au niveau social, je passais de forts mauvais moments à Barcelone, là aussi aux deux plans. Et le stage à Niort ne s’est avéré être qu’un stage d’occupation de temps libre, une sorte d’arrangement entre la MAIF et l’I.U.T., c’est du moins l’impression qui m’en resta. Mon année d’études post-universitaires n’était donc globalement pas très satisfaisante. Que faire alors en revenant ? A 35 ans, les sociétés n’aiment plus engager des femmes en tant que salariées. Soit on les trouve trop âgées, donc plus malléables ou alors trop expérimentées, donc trop chères. Encore une fois, un constat amer. Mais de toute façon, je ne voulais plus vraiment être salariée, trop de contraintes, trop de personnes imbues d’elles-mêmes dans la direction des entreprises, mais surtout trop d’inefficacité et trop d’embêtements en tous genres. En me mettant à mon compte, je devenais mon propre chef, je pourrais décider de ma propre stratégie envers mes clients potentiels et réels, développer mes services, décider de travailler un week-end pour honorer un contrat, puis ne rien faire pendant trois jours, histoire de récupérer et de profiter de la vie.

Après une année et demi de traduction en libérale pour un seul client, mon ancien bureau d’ingénieurs-conseils, la récession montra le bout de son nez, et les traductrices sur place voulaient me montrer ce que harcèlement moral (mobbing) veut dire. De moins en moins de traductions sortaient de l’entreprise pour retrouver les libéraux comme moi. Même si j’étais meilleure que les traductrices sur place, car de langue maternelle française, il fallait tout d’abord "occuper" les propres salariées. C’est ce que l’on m’expliqua lorsque brusquement un vendredi soir, alors qu’il me restait encore une semaine de contrat à faire pour terminer une offre, on m’annonça que mes services n’étaient plus requis. Et je perdis ainsi ma seule source importante de revenus. La liberté est à ce prix. Mais ce que je regrettais surtout, c’est que personne, ni à l’université, ni par la suite, ne m’avait préparée à ce combat avec l’économie de marché.

M’étant décidée pour mon entreprise unipersonnelle, il fallait surmonter la crise toute seule. Trouvant peu à peu mon travail assez solitaire dans une vie qui commençait à virer à la solitude et connaissant ma propension à la mélancolie, je décidai de trouver des alliés pour un bureau de traductions. N’avais-je pas un exemple fonctionnant bien dans ma propre famille avec un beau-frère et son collègue médecins ? Je décidai de faire pareil et trouvais une "associée". Avant de louer un bureau commun, nous décidâmes de trouver un troisième partenaire, histoire d’obtenir plus facilement une décision en cas de différend. Quelle erreur fatale de ma part. Après plusieurs mois de séjour dans un bureau, je me retrouvais soudain face à deux personnes qui visiblement ne voulaient faire aucun effort de communication. Chacun pour soi, Dieu pour tous semblait être leur devise. Ce n’était évidemment pas ce que je recherchais. La fracture était ouverte. Je retournai avec mon bureau dans mon appartement.

Mais je ne pus retrouver la satisfaction dans mon travail. Le manque de contact humain dans ce métier devenu de plus en plus technique se faisant sentir cruellement. Par ailleurs, cela faisait un certain temps déjà que j’observais, avec ou sans mes lunettes, l’évolution du monde autour de moi et de la société en général, ce qui m’attristait beaucoup. En vivant et en travaillant seule, je disposais de beaucoup de temps pour réfléchir. Et j’en étais arrivée à constater que trop de personnes ne réfléchissent pas assez, pour ne pas dire qu’elles ne réfléchissent pas du tout à ce qu’elles font. La frustration grandissante au niveau du travail me faisait rechercher le bonheur et la satisfaction dans mes activités privées. En fréquentant régulièrement, le jeudi soir, le club international de la CDG, une association qui s’occupe de la formation continue de techniciens étrangers, j’avais remarqué que lorsque j’y allais la tête baissée et frustrée, une fois franchi le pas de la porte, j’étais comme transformée, et je passais une très agréable soirée dans un environnement multiculturel. C’est là que j’ai commencé à réfléchir profondément à ma façon de vivre, à mon travail, à ce qu’il me plaisait de faire et à ce dont j’avais horreur.

La constatation était qu’il fallait que je change radicalement ma vie si je ne voulais plus suivre la spirale vers le sommet de la carrière professionnelle, une spirale qui, de toute façon, semble incontrôlable, imprévisible et surtout destructrice, elle réduit les satisfactions et augmente le stress, ce qui, tout le monde le sait, rend malade. Mon travail de traduction ne m’offrait plus la satisfaction personnelle que j’avais connue au début de ma carrière, il fallait donc que je change de travail pour retrouver goût à le faire. Eloigner surtout le stress et les frustrations. Et je plongeais ainsi de plus en plus dans le monde de l’Afrique, car j’avais remarqué que les personnes venant de ces contrées lointaines, bien que bien plus pauvres au niveau matériel que nous, semblaient vivre plus heureuses, plus sereinement. Une envie irrésistible m’envahit d’aller enquêter sur place…

Suite et fin dans l’article suivant.

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